« La cloche de détresse » Sylvia PLATH – 1963

| « Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve. »| | Un seul roman, un journal foisonnant, une oeuvre poétique prolifique, un appel dévorant | Dès la première page, le style concis, rythmé et ciselé de Sylvia Plath frappe en…


| « Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve. »|

| Un seul roman, un journal foisonnant,
une oeuvre poétique prolifique, un appel dévorant |

Incipit « La cloche de détresse »

Dès la première page, le style concis, rythmé et ciselé de Sylvia Plath frappe en plein cœur. Tout y est dans le choix des adjectifs, la saison, la période, ses doutes, ses peurs. Je, le personnage Esther Greenwood, elle, Sylvia Plath, sont empathiques à l’extrême. Les moindres détails leur transpercent le corps et l’esprit.
« C’est l’été où ils ont électrocuté les Rosenberg. »

Ce que j’ai tout de suite aimé chez elle, c’est son style direct qui dévoile son hypersensibilité, son attachement à chaque chose, ce poids des troubles et des horreurs de l’humanité qu’elle porte sur ses épaules à chaque regard et à chacun de ses pas.
Elle a un sens aiguë et aiguisé de la description poétique dans les moindres détails, l’art de dresser un tableau vivant, dans lequel j’ai, nous avons pu ressentir en la découvrant sous nos yeux, en s’immergeant dans les dédales de New York.
«  New York était déjà assez moche comme ça. Dès neuf heures du matin la fausse fraîcheur humide et campagnarde qui s’était infiltrée on ne sait comment pendant la nuit s’évaporait comme la fin d’un rêve agréable. »

La traduction française rend magnifiquement l’atmosphère de cette ville outrancière, qu’elle n’aime pas particulièrement et pourtant si fascinante par son incomparable singularité. C’est en cela qu’elle a inspiré et inspire tant d’artistes, d’intellectuels, de curieux : écrivains, musiciens, peintres, anthropologues, sociologues, voyageurs, baroudeurs…
« D’un gris de mirage au fond de leurs canyons de granit, les rues brûlantes flottaient dans le soleil, les toits des voitures chuintaient et étincelaient, la poussière sèche et cendreuse m’emplissait les yeux et la gorge. »

Son mal-être est partout. Elle ne sent jamais à sa place, jamais légitime. Elle a le syndrôme de l’imposteur. Un phénomène d’une grande actualité…
Elle est d’une lucidité parfois effrayante au point de n’arriver vraiment à savourer cette chance qui lui est offerte. Pour la première fois de sa vie, elle a l’opportunité de quitter sa campagne profonde de la Nouvelle-Angleterre. Elle a 19 ans et a remporté un concours de poésie organisé par un magazine de mode, ainsi que d’autres lauréates qui viennent des quatre coins de l’Amérique.

L’importance d’un prix ?
Quelles femmes ou quels hommes ont eu des prix attendus ou pas et qui les ont boudé ?
Certains le refusent par rébellion, par anti-conformisme, par snobisme, par « boboïsme ».

Par quoi sont muées ces personnes ?
La peur, l’exposition, la légitimité ou être au-dessus de toute convention ?
N’est-ce pas la reconnaissance que chacun de nous attend dans ce monde si vaste et pourtant que la main de la création sent parfois si proche, si atteignable ?
Si ce n’est une consécration, alors, le prendre pour un tremplin, une passerelle ?
Certains dédaigneraient-ils vraiment des images, des médailles, des coupes ou des trophées ? Posture ou sincérité ?
Certes, jouer dans la catégorie des champions peut être un poids, mais aussi un soulagement après de longs et vains efforts enfin récompensés. Une étape et non une fin en soi.

Sans oublier la jalousie que cela peut susciter ! Même les plus humbles, l’esprit les plus torturés et surtout les plus narcissiques ne peuvent démentir.
Au nom de quoi et de quels critères d’autres gens, nos pairs sont plus à même de décerner la palme du mérite à l’une ou à l’un plutôt qu’à l’autre ?
Toujours cette légitimité, cette imposture qui mettent en porte-à-faux, prennent en compte l’avis des autres et nous déstabilisent dans un moment aussi crucial que rare, tout comme l’est notre furtif passage sur terre.

Comment l’aborder, l’appréhender et l’apprécier ? Comment le relativiser ? Comment l’accueillir ?
Ce n’est qu’un très court instant dans une vie, mais d’une telle jouissance personnelle qu’on devrait savourer, se délecter.
Honorifique, gratitude, consécration, appelons-le comme nous voudrons, c’est un moment unique par son improbabilité.

Esther Greenwood a été primée. Elle peut sortir pour la première fois de l’anonymat.
Elle réalise son rêve.
Obtenir une récompense pour ses écrits, des poèmes qu’elle écrit depuis enfant.

Projetée subitement sous le feu des projecteurs dans la ville la plus convoitée au Monde, symbole de réussite, d’exubérances, d’outrances et du tout est possible, elle analyse avec acuité le contraste entre la luxuriance des artifices et la réalité des hommes dans sa plus grande ignominie.
Qui mérite un prix et qui sont ceux qui se permettent de décider de la vie ou de la mort des Rosenberg en cet été de 1953, comme tous ceux avant eux et tant d’autres après eux ?
Au nom de quel Dieu, et de quelle iniquité, des hommes se sentent détenteurs de la moindre existence sur cette planète ?
Comment pouvons-nous à ce point marquer les esprits les plus sensibles qui se substituent à la souffrance des autres au point d’en imaginer la leurs ?
Qui en a cure, qui se soucie de la résonance des actes les plus infamants sur les êtres les plus lucides sur le cynisme de notre existence, qui nous rappelle sans cesse notre invisibilité jusqu’à notre finitude ?

Certaines lauréates sont impavides et blasées comme si elles avaient toujours connues ça ou parce que c’est le cas et d’autres saisissent l’instant en prenant cette intermède de pseudo-vedettariat avec désinvolture, comme Doreen, qui embringua Esther dans le lâcher-prise, l’insouciance. Profiter quoi !

Esther se lamente du spectacle de ces jeunes filles superficielles de parents fortunés qui se lassent de tout et qui attendent encore le bon parti. Distraite par Doreen qui dévoile tout le charme d’une fille en fleur, sentirait-elle sa chance lui filer entre les doigts ?

«  Elle avait une odeur intéressante de sueur légère qui me rappelait les feuilles très découpées des jeunes fougères que l’on peut casser puis écraser entre ses doigts pour en respirer le musc. »

L’intellectualisation permanente de sa situation, de son environnement, des moindres faits et gestes d’une société qui l’exaspère, auront-ils raison de ses projets, de ses espoirs, de ses motivations et pour finir de sa santé mentale ?

Ce livre est extrêmement inspirant par la justesse des sensations exacerbées par ce personnage, Esther, à fleur de peau, le cœur et l’esprit à vifs, au point d’en arriver à ne plus vouloir vivre !
Les descriptions d’une justesse épidermique sont époustouflantes de sensations fortes et aussi émouvantes qu’une oeuvre picturale.
Un voyage au cœur de l’humain et de la moindre de ses vibrations, au milieu d’une société américaine hypocrite, dogmatique et hermétique à ce qu’on appelle vite dans toutes les sociétés, la folie quand on ne sait pas donner d’autre nom à l’opposé de la « normalité », celle qu’on a décrétée.

« On n’aurait plus dit que c’était l’été, je sentais l’hiver me secouer les os, faire claquer mes dents, et la serviette blanche que j’avais roulée en boule sous ma tête était aussi glacée qu’une tempête de neige. »


2 réponses à “« La cloche de détresse » Sylvia PLATH – 1963”

  1. Avatar de Melinda Chambon

    Bonjour,
    Je tiens à vous remercier pour cet article riche et passionné sur La Cloche de détresse . Vous avez su transmettre avec beaucoup d’intensité votre admiration pour le style de Sylvia Plath, ainsi que les thématiques profondes et dérangeantes qu’elle explore. Votre panache dégage une sensibilité qui entre en résonance avec celle de l’auteure et cela rend la lecture de votre analyse captivante.
    J’ai particulièrement aimé la manière dont vous décrivez les ambiances et la justesse de vos extraits, qui donnent envie de plonger dans ce chef-d’œuvre. L’approche introspective que vous proposez, en lien avec la légitimité, la reconnaissance ou encore le poids des attentes, enrichit le proposition et pousse à réfléchir bien au-delà du roman.
    Merci pour ce texte inspirant et sincère, qui donne envie de redécouvrir Sylvia Plath avec un regard neuf.
    Bravo encore pour ce bel exercice d’écriture et d’analyse !

    1. Avatar de PZ

      Un immense merci pour votre commentaire détaillé. Donner l’envie de découvrir à nouveau Sylvia Plath sous un autre angle, est la plus belle des récompenses.

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