


| « Merci, je ne fume que quand je suis tendu » |
| « On sonnait à la porte […] « La police », me suis-je dit » |
Si l’on attribue volontiers et par tradition le flegme légendaire aux britanniques, Ahmet ALTAN fait preuve d’un flegme européano-oriental qui démentira tous les préjugés en la matière.
Plus qu’un écrivain et journaliste, il est l’héritier des philosophes des lumières. C’est un homme éclairé sur le genre humain sous toutes ses facettes, un humaniste, spécimen en voie de disparition dans notre siècle obscur et délétère, où les débats d’idées sont broyés d’un claquement de doigts, les idéaux balayés d’un revers de la main et les marées humaines, vastes masses impersonnelles, sont décimées ou s’autodétruisent autant mentalement que physiquement.
La police est venue le chercher un matin de Septembre 2016 à 5’42, comme elle est venue, il y a 45 ans, chercher son père, un érudit qui a lutté contre les abus du pouvoir en place, ce même pouvoir, qui a alimenté les affres de son peuple.
Il sera emprisonné à son tour, ainsi que son frère Mehmet, 45 ans plus tard et la mort de leur père en plus, accusés d’avoir participé à la rébellion contre l’Etat par le biais de leur journal Taraf, dont A. ALTAN est le fondateur.
Il est prêt. Il s’y attendait. Il connaît la perfidie de l’Etat et sa propension à mettre aux fers des opposants fictifs, intellectuellement opposants certes, mais fictifs, car arrêtés sans preuves. Tirer sur les ficelles, facilite grandement la vie aux dictateurs. Tout le monde dans le même panier et surtout en cellule évite des tracasseries administratives encombrantes et pesantes.
Pourquoi faire dans le détail, quand les coupables sont tout désignés ?
Il a l’impassibilité et l’ironie des êtres cultivés, un brin provocateur, l’impertinence des esprits libres.
Son sang froid force l’admiration.
Il a choisi les vêtements les plus confortables et a troqué sa ceinture pour un pantalon sportswear à lacets.
Il ne sait pas s’il reviendra, mais, il est paré à cette éventualité.
Sa dignité en dit long sur sa confiance en lui. Il l’ a entretenu et cultivé grâce à sa quête de connaissance, le savoir qui forge sa personnalité, est le pouvoir incisif de sa plume.
On peut enchaîner physiquement des esprits cultivés et libres autant que la perversité des esprits démoniaques le souhaitera, leurs pensées feront toujours voler leurs âmes au-delà des barreaux d’une prison.
C’est ainsi qu’Ahmet Altan réussira à écrire ce livre, au-delà des chaînes de ses détracteurs, enfermé au fin fond des entrailles de l’enfer, comme il le décrit si bien, lorsqu’il s’enfonce dans les tunnels de sa geôle, le premier jour de cellule.
Je ne reverrai plus le monde est un livre poignant d’un être cultivé, sensible, pince sans rire, ironique et sarcastique qui observe depuis sa cellule, avec l’œil de l’écrivain-journaliste, fort de sa liberté d’antan, les strates de toutes les couches sociales, celles enfermées avec lui et celles de la magistrature sourde et des hôpitaux qui s’occupent de sa santé pour la vitrine, afin d’éviter tout scandale national et international. C’est aussi un récit sur la perte d’identité, l’abandon, le sentiment de disparaître de la surface de la terre avec la peur viscérale de ne plus revoir le monde, son monde, les siens et tout ce que la vie nous donne la chance de faire tous les jours sans entraves.
Un récit sans concession d’un homme physiquement bâillonné et enfermé, mais solide mentalement et transcendé par un intellect ciselé.
Citations marquantes et inspirantes
« Le fait d’écrire contient ce paradoxe fabuleux qu’il est à la fois un refuge à l’abri du monde et un moyen de l’atteindre. » – Ahmet ALTAN
« Les sentences ne sont dures que pour ceux qui refusent de marcher au tombeau. » – Saint-Just
« Même quand notre corps devient esclave, notre esprit demeure libre. » – Epictète
« Quand les affaires vont mal, on n’a pas le choix, il faut redoubler d’honnêteté. » – O. HENRY
« Satisfaits d’eux-mêmes, sereins et majestueux, ils écoutent vos requêtes, mais d’une oreille sourde, d’avance décidés à ne pas y répondre… Y a-t-il rien de plus infâme ? » – Elias CANETTI
« Il n’y a pas de consolation, mon pauvre ami, l’homme est une créature inconsolable » – SARAMAGO
« Tolstoï avait ce talent de lire dans nos âmes aussi facilement que nous comptons les boutons d’un pardessus. » – Virginia WOOLF
« Un objet en mouvement n’est ni là où il est, ni là où il n’est pas »- Zénon d’Elée
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