« Je suis tombé dans le ruisseau, c’est de la faute à Rousseau ! »

|Frayeur de Jeannine| |Un samedi midi, appel des urgences| Je reprends la plume après plusieurs semaines de pause. Enfin de pause qui s’imposait. La relecture et peaufiner mon premier livre nécessitent toutes les attentions. Je ne cesse d’y penser, entre l’idée d’aboutissement et l’envie presque obsessionnelle de ne manquer aucun détail jusqu’à la mise en…


|Frayeur de Jeannine|

|Un samedi midi, appel des urgences|

Je reprends la plume après plusieurs semaines de pause. Enfin de pause qui s’imposait. La relecture et peaufiner mon premier livre nécessitent toutes les attentions. Je ne cesse d’y penser, entre l’idée d’aboutissement et l’envie presque obsessionnelle de ne manquer aucun détail jusqu’à la mise en page.

Nous étions un samedi matin, le dernier de septembre 2024.

La matinée était consacrée à la poursuite des retours de lignes et la justification de chaque chapitre. La recherche du moindre détail, scruter au peigne fin chaque phrase, chaque mot, chaque enchaînement. Une concentration de tous les instants vers un seul objectif, l’harmonie du sens par la mélodie des mots.

La lumière pâle du ciel laissait planer une certaine douceur, celle qui caresse les pensées les plus volatiles comme les plus profondes. Une envie de bien faire, de faire mieux, de parfaire. Des chatouilles d’envie de produire, de créer, de s’ébrouer sensuellement, entraîné par les vagues de l’expression du moment.

La quiétude embrassée dans une lancée sereine et productive fut interrompue aux alentours de midi.

Jeannine est autonome et vit seule dans son appartement. Elle rompt la solitude ici et là, par des messages matinaux et à divers moments de la journée. Le premier est arrivé en milieu de matinée ce jour-là. Je lui répondrai bientôt. Je lui avais rendu visite la veille en vélo et avais fait une courte vidéo pour souligner l’importance de s ‘occuper de nos parents et de leur rendre visite aussi à l’improviste. Les surprises dépassent toutes les prévisions, elles procurent du bonheur en instantané. C’est ça qui les maintient, entretenir la flamme dans leurs yeux, anime leur insatiable envie de vivre.

Mon portable sonne de façon impromptue. C’est Jeannine !
Elle ne m’appelle jamais sauf par erreur ou en cas d’extrême urgence. J’ai rapidement écarté la première hypothèse. Une infirmière très prévenante m’annonce que Maman est tombée en revenant de ses courses. Des gens bienveillants, que je remercie infiniment, l’ont secourue, Elle n’a pas pu se relever. Elle a une fracture de la hanche ! Elle est aux urgences.

Mon coeur a bondi en meme temps que l’impulsion qui m’a propulsé hors de ma chaise. La sidération, la respiration bloquée, la bouche crispée et les mains accrochées au téléphone, comme si j’attendais d’autres informations, comme si je m’accrochais à ma visite la veille. Je suis resté en suspens de longues secondes, des heures en apparence, tant mon esprit était encore à l’action précédente, l’annonce de l’hôpital. Ce moment de bascule que je redoute chaque jour à une annonce plus terrible encore.

Mon cœur est déjà dans les tours. Je sais que je vais me ressaisir pour être là pour elle.

J’ai tout de suite pensé à Douglas Kennedy et à «  La symphonie du hasard ». Dans l’émission État d’esprit sur France Inter, consacrée à l’auteur, il évoque avec émotion que «  le vernis de la vie est si fragile, que la vie peut basculer comme ça ».
Aussi évident que paraît ce postulat, le dire, est déjà une prise de conscience de notre finitude, que rien ne va de soi et le vivre emmène dans les abysses les plus fébriles de notre être.

« Plutôt mourir alors » ou bien « je n’ai pas peur de la mort » ou encore « je vais en finir » sont tant de phrases que nous prononçons à tort et à travers dans des moments de colère ou d’exaspérations, puisque nous sommes en vie.
Le sujet de la mort, subjective, incompréhensible, inconnue et pourtant quotidienne est balayée d’un revers de la main. Jetée en pâture, reléguée à la nuit des temps, le spectre de ce qui peut arriver à tout moment, loin, chez soi ou au coin de la rue, s’affiche comme Lucifer qui rit ouvertement sous mon nez et me rappelle à mon bon souvenir de mortel.

L’échéance est repoussée aux calandes grecques, par insouciance, par ignorance, par déni ou plus poétiquement pour suspendre tous ces moments immortels, gravés dans ma mémoire. Tout simplement, je, on, nous ne voulons pas y croire.
Pourquoi ? La conscience nuit à notre naïveté, qui, elle, nous pousse à prolonger sans prévoir.
Prévoir, c’est ce qu’on nous inculque en permanence et dans tous les domaines. L’école, les études supérieures, le travail, le plan retraite à 25 ans, le plan épargne, l’assurance-vie ou décès, le plan obsèque à peu-près au même âge, et tous les garde-fous qui remplissent les fouilles de ceux qui ont le même destin, finir aussi dans une boîte. Autant de plans qui nous tiennent pour responsable de…
Pas de quoi s’envoler dans « Les rêveries du promeneur solitaire ».

Jeannine, à l’approche de ses 90 ans, est tombée.
Ce n’est pas la première, ni la dernière. D’aucuns diront que ç’est courant à cet âge-là et toutes les vérités de La Palice y passeront.

(Jacques Dutronc) – « On nous cache tout, on nous dit rien, la vérite sur la palice, quand c’est rugueux, c’est pas lisse » – Le rire, toujours le rire !

Trouver un responsable, un bouc émissaire ? C’est peut-être à cause de Rousseau si elle est tombée dans le ruisseau ? Un petit clin d’oeil à l’intérêt que Jeannine portent aux philosophes des Lumières et qu’elle a transmis à un nombre incalculable d’élèves pendant 40 ans.
La charge sur les épaules est souvent pleine pour toutes les femmes qui ont survécu à la guerre, aux humiliations, aux pugilats familiaux, à leurs engagements privés et professionnels et enfin à leurs maris, leurs amoureux, leurs moitiés qui s’envolent plus vite qu’elles.

Ne serait-il pas temps de faire plus, que de seulement effleurer le sujet de nos parents très âgés, le plus souvent dévoués et pourtant, le plus souvent rejetés, méprisés, ignorés et plus quotidiennement oubliés ?
Qui sommes-nous pour les juger ? Qui sommes-nous pour les condamner ? Qui sommes-nous pour les condamner à la solitude ?

Jeannine a la chance d’avoir un cerveau actif, grâce à ses lectures quotidiennes et sa curiosité enfantine intacte.
Faîtes comme Jeannine, émerveillez-vous du moindre ciel bleu, du moindre rayon de soleil, des moindres lumières qui enchantent l’âme pour ne pas sombrer dans un monde cynique et blasé.

Elle a été opérée et suit une rééducation journalière. Elle fait des progrès et garde le sourire. Ce même sourire qui lui donne de l’espoir. Bien que peu sportive, elle fait du vélo thérapeutique, stimulée par un cerveau toujours en éveil.
C’est une « guerrière », malgré ses peurs paradoxales pour les autres, elle n’a pas peur pour elle.

 « J’ai eu de la chance, je suis tombée en arrière, mais je n’ai pas cogné ma tête. C’est tout ce qu’il me reste. Il faut relativiser. J’aurais pu perdre la boule. Quand on voit tous ces pauvres gens innocents, qui reçoivent des balles et des bombes tous les jours, je m’estime chanceuse ! »

La relativité et l’humour la sauvent, nous sauvent… Et quelques fou-rires plus loin…

« Conserver sa tête, vaut mieux que conserver son chapeau. » – Proverbe africain –


4 réponses à “« Je suis tombé dans le ruisseau, c’est de la faute à Rousseau ! »”

  1. Avatar de Feetonbonheur2 sur insta
    Feetonbonheur2 sur insta

    Une pensée toute particulière pour Jeannine. Jeannine est une guerrière et elle m’inspire beaucoup… Ne jamais renoncer et se dire que tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir. Être aimé nous donne de la force, nourrit notre espoir de jours meilleurs . Restez unis tous les deux c’est le meilleur moyen de transformer l’impossible en un possible.

    1. Avatar de PZ

      Merci beaucoup pour votre bienveillance. C’est joliment dit. Cela lui donne aussi de la force. Vous avez tout dit : aimer et être aimé.

  2. Avatar de Anne
    Anne

    Encore une fois, quel plaisir de te lire, Philippe! Et quelles sympathiques et charmantes photos de vous deux! L’œil pétillant de ta Maman et ses magnifiques cheveux sont ce qui me saute aux yeux quant à votre ressemblance 😉
    Je lui souhaite de pouvoir retrouver bientôt son autonomie et son chez soi… et tous ses livres! Mais je suis sûre que tu ne manques pas de lui apporter de la « nourriture » spirituelle à chacune de tes visites 🙂
    Je me suis posée il y a deux jours pour lire attentivement tes chapitres 2 et 3 de ton livre. Je n’ai pas le temps de les commenter ce matin et je pense que ce serait mieux de vive voix. Mais je voudrais les relire avant de t’appeler, […] je me régale, ton style me plaît énormément! Ton humour transparaît ici et là malgré le sérieux du sujet.
    La surchauffe de la voiture… de course! m’a bien fait rire! Et j’ai partagé ton angoisse pour la réalisation de la salade de tomates pour ton frère. Ce genre de situation ne m’est pas étrangère 😅
    Allez, […] A plus, vieille branche!

    1. Avatar de PZ

      Wow Anne ! Je vais rougir lol ! Magnifique élan du cœur. Merci pour ma mère et tes souhaits. Impatient d’échanger avec toi. Écouter tes impressions. Que cela puisse te faire rire et t’évoque des situations qui te parlent, le but est en majeur partie atteint. Un immense Merci ! Bisous Grande prêtresse de l’éloquence. Un homme ne peut pas dire vieille branche à une femme. (Rire)

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